24

Je rentrai au presbytère et trouvai Hawes dans mon bureau. Il marchait nerveusement de long en large et sursauta lorsque je poussai la porte.

— Veuillez m’excuser, dit-il en s’épongeant le front. Je suis à bout de nerfs depuis quelque temps.

— Écoutez, mon ami, vous devriez changer d’air sinon vous allez tomber malade pour de bon, et que ferez-vous ?

— Il n’est pas question que j’abandonne mon poste, ça, jamais !

— Comme vous y allez ! Je ne vous parle pas d’abandonner votre poste, mais vous êtes malade, Haydock vous le dirait…

— Haydock, Haydock… Et alors ? Un médecin de campagne qui n’y connaît rien.

— Qu’avez-vous à lui reprocher ? Il a toujours été considéré comme un homme très capable dans sa profession.

— Oh ! c’est bien possible, mais moi, je ne l’aime pas. Et puis ce n’est pas pour vous parler de lui que je suis venu vous voir ; je suis venu vous demander si vous voudriez bien faire le sermon à ma place, ce soir. Je ne m’en sens pas la force…

— Dans ce cas… Je puis même dire l’office.

— Il n’en est pas question ! Je dirai l’office. Ça ira. Mais c’est l’idée de monter en chaire et de tous ces yeux rivés sur moi…

Il ferma les paupières et déglutit avec peine.

Je devinais que quelque chose ne tournait pas rond chez lui et il dut lire dans mes pensées, car il rouvrit les yeux :

— Je n’ai rien de grave, à part ces horribles migraines qui me tourmentent. Puis-je vous demander un verre d’eau, s’il vous plaît ?

— Bien sûr.

J’allai moi-même lui remplir un verre au robinet. Chez nous, il est parfaitement inutile de sonner Mary pour ce genre de service.

Je lui tendis le verre et il me remercia, puis il sortit de sa poche une petite boîte en carton dans laquelle il préleva une capsule enveloppée de papier de riz ; il en avala le contenu avec une gorgée d’eau.

— C’est une poudre contre la migraine, m’expliqua-t-il.

L’idée qu’il s’adonnait à quelque drogue me traversa l’esprit. Là se cachait peut-être l’explication des bizarreries de son caractère.

— J’espère que vous en usez avec modération…, lui dis-je.

— Rassurez-vous, le Dr Haydock m’a prévenu, mais c’est un médicament extraordinaire et qui vous procure un soulagement immédiat.

Il me parut en effet aussitôt se calmer et se ressaisir.

— Vous vous occuperez donc du sermon, ce soir ? me redemanda-t-il en se levant. C’est très aimable à vous.

— Ne vous inquiétez pas, et j’insiste pour célébrer l’office. Restez chez vous et reposez-vous. Allons, allons, pas de discussion !

Il me remercia encore et ajouta en regardant par la fenêtre :

— Il paraît que vous étiez à Old Hall aujourd’hui…

— En effet.

— Puis-je savoir si… si on vous avait fait appeler ? (Comme je le regardais, surpris, il rougit :) Excusez-moi d’insister mais… mais j’ai cru qu’il y avait du nouveau et que Mrs Protheroe vous avait réclamé.

— Nous devions prendre les dispositions pour l’enterrement et évoquer divers points de détail, dis-je, délibérément évasif.

— Ah ! c’était donc pour cela ?… (Je n’ajoutai rien et il se remit à s’agiter :) Mr Redding est venu me voir, hier soir, ajouta-t-il, et je me demande bien pourquoi.

— Il ne vous a rien dit ?

— Il avait pensé à me faire une petite visite car, m’a-t-il expliqué, il arrive qu’on se sente seul, le soir, mais c’était la première fois qu’il venait…

— Il passe pour être de bonne compagnie, fis-je avec un sourire.

— Que me voulait-il ? Je n’aime pas cela. (Sa voix monta soudain dans les aigus.) Il m’a dit qu’il reviendrait mais qu’est-ce que cela signifie ? Cela cache quelque chose !

— Qu’allez-vous imaginer ?

— Je n’aime pas cela, répéta Hawes, têtu. Je n’ai jamais cherché à lui nuire, pas plus que je n’ai mis en doute son innocence, et j’ai pris son parti quand il s’est dénoncé. J’admets avoir soupçonné Archer, mais jamais Redding. Archer n’est qu’un ivrogne sans foi ni loi, une canaille.

— Vous êtes dur, dis-je. Après tout, que savons-nous de lui ?

— C’est un braconnier qui ne sort de prison que pour y retourner. C’est un être sans aucun scrupule.

— Croyez-vous vraiment qu’il ait assassiné le colonel Protheroe ?

Ce n’était pas la première fois que je notais que Hawes est incapable de répondre par oui ou par non ; il me renvoya ma question :

— Voyez-vous une autre solution ?

— Aucune preuve n’a été retenue contre lui, que je sache.

— Vous oubliez ses menaces ! cria Hawes.

— En voilà assez avec les menaces d’Archer ! Quelles preuves avez-vous qu’il en ait proféré ?

— Il attendait son heure pour se venger du colonel. Il s’est soûlé et il l’a assassiné.

— Pure supposition !

— Vous êtes bien obligé d’admettre que c’est tout à fait probable ?

— Absolument pas !

— Sinon probable, du moins possible ?

— Peut-être.

— Pourquoi refusez-vous d’envisager que c’est probable, me demanda-t-il, l’œil torve.

— Parce que Archer n’est pas de ceux qui tueraient un homme avec un revolver. Il n’a que faire des revolvers.

Ma réponse le prit de court et il parut un instant suffoqué :

— Croyez-vous vraiment que ce soit une objection valable ?

— Pour moi, c’est la preuve évidente qu’Archer n’est pas l’assassin.

Hawes resta coi devant ma certitude inébranlable. Il me remercia encore une fois avant de partir.

Je le raccompagnai jusqu’à la porte et aperçus dans l’entrée quatre missives qui n’étaient pas sans ressemblance. L’écriture en était indubitablement féminine, et elles portaient toutes la mention « par porteur, urgent ». Une seule différence me sauta aux yeux : l’une des quatre était notablement plus sale que les autres. J’éprouvai la curieuse impression que je voyais non pas double mais quadruple.

Mary apparut à la porte de la cuisine et me trouva occupé à les contempler d’un air hébété.

— Elles ont été apportées après le déjeuner, dit-elle. Toutes, sauf une, qui était dans la boîte aux lettres.

Je la remerciai d’un signe de tête, ramassai les lettres et me dirigeai vers mon bureau.

La première disait ceci :

 

Cher Mr Clement, j’ai appris quelque chose sur la mort de ce pauvre colonel Protheroe et je pense que vous devez en être informé. J’aimerais connaître votre avis sur un point : dois-je ou non prévenir la police ? Depuis la mort de mon cher époux, j’ai toujours répugné à toute forme de publicité. Peut-être pourriez-vous passer chez moi un moment dans l’après-midi. Bien à vous, Martha Price Ridley.

 

J’ouvris la deuxième :

 

Cher Mr Clement, je suis si troublée… si tourmentée, dirai-je, que je ne sais que faire. J’ai entendu rapporter quelque chose qui a peut-être son importance mais l’idée d’avoir affaire à la police me fait horreur. Je suis bouleversée et en plein désarroi. Puis-je me permettre de vous demander, cher pasteur, de me faire une petite visite pour dissiper mes doutes et résoudre mes problèmes, comme vous avez toujours si merveilleusement su le faire jusqu’ici ? Pardonnez-moi de vous déranger. Bien à vous, Caroline Wetherby.

 

J’aurais pu réciter par cœur la troisième lettre avant de l’ouvrir :

 

Cher Mr Clement, j’ai entendu parler d’un fait digne d’attention et je pense que vous devez en être le premier informé. Aurez-vous le temps de faire un saut chez moi cet après-midi ? Je vous attendrai.

 

Amanda Hartnell était l’auteur de cette épître militante et sans fioriture.

J’ouvris la quatrième lettre. J’avais eu la chance, jusque-là, de n’être importuné que très rarement par des lettres anonymes. À mes yeux, la lettre anonyme est l’arme la plus vile et la plus odieuse qui soit, et celle-ci ne faisait pas exception à la règle. Son auteur voulait passer pour un illettré, mais on pouvait deviner à plus d’un signe qu’il était loin d’en être un.

 

Cher pasteur, y a pas de raison que vous soyez pas mis au courant de ce qui se passe vu qu’on a vu votre dame sortir en catimini de chez Mr Redding. Y a pas besoin de vous faire un dessin. On dirait que ça marche pour eux. Je me suis dit comme ça qu’il fallait que vous soyez mis au parfum. Un ami.

 

J’étouffai une exclamation de dégoût et jetai le feuillet chiffonné dans l’âtre vide.

— De quoi vous débarrassez-vous avec ce mépris ? me demanda Griselda qui entrait tout juste dans la pièce.

— D’une ordure.

Sortant une boîte d’allumettes de ma poche, je me penchai pour mettre le feu à la boule de papier mais Griselda fut plus prompte que moi. Elle se baissa, saisit la lettre froissée et la déplia avant que je n’aie pu l’en empêcher.

Elle la lut et me la rendit, se détournant avec un frisson de dégoût. Je frottai l’allumette et regardai brûler la lettre.

Griselda était allée se planter devant la fenêtre et contemplait le jardin au-dehors.

— Len, fit-elle sans se retourner.

— Oui, ma chérie ?

— J’ai quelque chose à vous dire, Len. Laissez-moi parler, s’il vous plaît. Quand Lawrence Redding est venu s’installer au village, j’ai prétendu que je le connaissais à peine et vous l’avez cru, mais c’était faux : je le connaissais très bien. En fait, j’étais… plutôt amoureuse de lui avant de vous rencontrer. Je n’étais pas la seule dans ce cas, je crois. J’ai été toquée de lui pendant une période de ma vie, mais je ne lui ai jamais écrit de lettres compromettantes, et je n’ai jamais fait de bêtises comme cela arrive dans-les romans, simplement j’avais… j’avais un gros, très gros béguin.

— Pourquoi ne me l’aviez-vous jamais dit ?

— Oh ! Parce que… Je ne sais pas… vous êtes si idiot, parfois… Sous prétexte de notre différence d’âge, vous croyez que je pourrais tomber amoureuse d’un autre homme. J’avais peur de vous voir devenir assommant à cause de mon amitié pour Lawrence…

— Vous êtes très douée pour jouer les cachottières.

Je pensais à ce qu’elle m’avait dit une semaine plus tôt, dans cette même pièce, et au ton naturel et innocent qu’elle avait pris pour me le dire.

— Vous avez raison. J’ai toujours fait des cachotteries et je reconnais que j’y prends plaisir, expliqua-t-elle avec dans la voix une nuance de plaisir puéril. Mais je vous ai dit la vérité : j’ignorais tout de sa liaison avec Anne et je ne comprenais pas la raison de son indifférence vis-à-vis de moi… C’est à peine s’il paraissait remarquer ma présence ! Je n’y étais pas habituée… Vous me comprenez, Len, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle d’une voix angoissée après un bref silence.

— Oui, Griselda dis-je. Je vous comprends.

Mais qu’avais-je compris au juste ?

 

L'affaire Prothero
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